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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 23:36

01-Mediapart

 

 

C’est l’histoire d’un fric-frac textuel. Lors d’un rassemblement électoral à Toulouse, entre les deux tours de la présidentielle, Nicolas Sarkozy a donc cité le philosophe et médiologue Régis Debray, au sujet du bon usage des frontières.

Henri Guaino, plume d'un président depuis déchu par le suffrage universel, fut jadis une sorte d’intellectuel d’inspiration gaulliste. Ensuite, épris du pouvoir et de ses pompes, il est devenu un trafiquant de citations, faisant sur-déclamer du sous-Malraux à son maître, à coups de hâtifs “copier-coller”. Guaino instillait de la rhétorique gaullienne dans le propos sarkozyste, pour faire avaler la pilule Buisson.

Régis Debray s’est ainsi trouvé anschlussé. Il avait publié son Éloge des frontières (Gallimard, 96 p., 8 €) fin 2010, comme un avertissement destiné à son camp, une gauche prête alors à se donner à Dominique Strauss-Kahn, l’homme du global marketplace à visage humain…

Dix-huit mois plus tard, son propos est détourné par Nicolas Sarkozy, prince du hold-up en la matière, qui avait déjàvolé à Edgar Morin la “politique de civilisation”.

Nous revenons sur cet intermède de Toulouse (la référence écrite figure sous l’onglet “Prolonger”), dans la mesure où dans un jeu orwellien sur la confusion linguistique, Guaino et Sarkozy ont débauché, d’une façon retorse, la vision de Régis Debray. La frontière “membrane”, établissant le lien avec l’Autre, est devenue un mur protecteur face à l’étranger, dont la trop libre circulation nous menacerait : c’était un clin d’œil appuyé aux électeurs rageurs et sur la défensive du Front national…

Or la frontière et son usage sont une affaire trop sérieuse pour la confier aux apprentis sorciers. Cette réalité géographique, cette création politique fut et demeure un enjeu de souveraineté, de construction, de mise au monde et de rapport au monde – des États nations européens guerroyant aux États-Unis d’Amérique dans leur conquête de l'Ouest, jusqu'à l’État d’Israël aujourd’hui et à l'État palestinien en devenir.

Nicolas Sarkozy, en hystérisant et en détournant ce thème vers l’intime et le personnel, s’est ingénié à faire passer la frontière dans la société, au sein de notre citoyenneté. Après la prétendue “identité nationale”, après le discours de Grenoble stigmatisant les Roms, la campagne du candidat UMP a brodé sans relâche sur la religion inférieure et les habitudes alimentaires envahissantes de telle partie de la communauté nationale…

Nous n’étions plus dans la circulation des idées propre au débat, mais dans une volonté de piéger les mots pour semer la confusion et récolter des voix : l’éloge du travail devenait la critique des prétendus assistés, l’éloge de la civilisation revenait à se flatter qu’il y en eût de supérieures, l’éloge des frontières cachait une obsession de la clôture.

Or, législatives obligent, nous n’en avons pas fini avec les obscurcissements, les amalgames et les méprises entretenus par une droite aux abois et une extrême droite en embuscade. La démocratie doit éclairer ce que la tyrannie embrouille, voilà pourquoi nous avons tenu à interroger Régis Debray.

MEDIAPART : Comment analysez-vous ce détournement de pensée dont vous avez été victime ?

RÉGIS DEBRAY : La difficulté avec la frontière, c’est son ambivalence : ce peut être un seuil ou un mur, une interface ou une carapace. Il y a certes un usage ethnocentrique et identitaire de la frontière. Mais dans mon esprit, au contraire, il s’agit de sauver l’étrangeté du monde et de sauvegarder notre capacité de surprise. Aujourd’hui, l’Autre est devenu un péril puisque la norme prime sur la loi. Or la norme est technique et universelle, elle impose donc l’uniformité. Aussi mon idée consiste-t-elle à sauver la loi.

Une bonne frontière doit être visible et précise. Elle doit permettre le passage dans les deux sens. Elle doit enfin faire l'objet d'un règlement concerté entre voisins. Alors, elle permet l’échange. Ce sont les trois exigences d’une éthique de la frontière, parce qu’il en est de bonnes et de mauvaises.

Pourquoi les Israéliens et les Palestiniens ne peuvent-ils pas se parler d'égal à égal ? Parce qu’on a un fort qui refuse de se donner une limite claire et précise, et un faible qu’on peut envahir à tout moment. La frontière, de mon point de vue, doit défendre, contre l’hégémonie du fort, le faible désemparé, c’est-à-dire sans rempart…

Il y a du rugueux, une croûte terrestre et... le détroit d'Ormuz

Vous écrivez que le « fort est fluide » et vous pointez l’impérialisme et les capitaux. Or Guaino et Sarkozy ont renversé votre propos en faisant de l’immigré musulman le fort fluide, menaçant le Français de souche devenu faible manant…

Tout cela s’inscrit dans un contexte général, qui consiste à remplacer les démarcations de classes par des démarcations entre minorités ethniques et religieuses. La frontière devient alors une arme utile pour cristalliser son camp.

Toutefois, la frontière est un fait. Il ne s’agit donc pas d’être pour ou contre : elle a une fonction, juridique, de contrôle. Refuser de le voir, c’est se payer de mots.

Je m’adressais d’abord aux miens, la gauche pour dire vite, où l’on aime le mot cosmopolite, le XVIIIe siècle, Condorcet, Victor Hugo, où l’on considère que le post-moderne sera sans frontières, où l’on ne toise donc ce réel qu’à l’instar d’un archaïsme.

Regardez cependant la marche de l’histoire et, partant, de la géographie : nous sommes passés d’une à deux Tchécoslovaquie, d’une Yougoslavie à quatre, d’une Union soviétique à une dizaine ! Il y avait un Mali, en voici deux. Quant à la Libye, après l’intervention de l’Otan, on en compte aujourd’hui bientôt trois, fort satisfaisantes pour les compagnies pétrolières. Je pourrais poursuivre avec la Belgique, menacée de scission. Alors affrontons le réel, faisons de la géographie ! Et considérons enfin que tout n’est pas fluidifiable : il y a du rugueux, une croûte terrestre et… le détroit d’Ormuz. Le numérique ne va pas soudain rendre téléportable le pétrole.

Plus récents mais tout aussi réels, il y a le brassage et le métissage. Comment les conciliez-vous avec les frontières ?

Il est prouvé aujourd’hui que l’homme de Cro-Magnon n’a pas exterminé celui de Néandertal : il y eut métissage. Ce n’est donc point d’hier ! Mais nous avons une conception de la nation et de la citoyenneté qui permet de ne pas tenir compte des origines et des ethnies.

Vous écrivez : « Toutes les cultures doivent apprendre à faire la sourde oreille, à s’abriter derrière un quant-à-soi, voire un refus de comprendre. »

C’est une idée amplement exprimée par Claude Lévi-Strauss et que vous trouvez chez Fernand Braudel. Pourquoi le monde anglo-saxon a-t-il installé une douane avec le marxisme ? Pourquoi jamais la Réforme n’a-t-elle pénétré l’univers italien ? Pourquoi le monde orthodoxe demeura-t-il rétif à l’habeas corpus ? Il y a comme une peau, une paroi, qui n’est pas un mur mais qui externalise l’interne et internalise l’externe. La vie commence par la membrane, je n’y peux rien. Et cela ne signifie pas pour autant l’asphyxie derrière une cloison infranchissable.

Il faut qu’il y ait à la fois contact et démarcation. Comme disait Jacques de Bourbon-Busset : « Si les fleuves n’avaient pas de berges, ce serait des marécages »

J’aime les hommes-frontières, comme Claudio Magris ou Jorge Semprún, qui ont pu démultiplier leurs identités, susciter des rencontres. J’aime ainsi les Belges, plus frontaliers que nous, c’est-à-dire multilingues. Une frontière, pour moi, ne donne pas envie de rester chez soi mais d’aller voir ailleurs. C’est une invite aux plaisirs du dépaysement et de la transgression.

Au fond, il y a deux catégories de personnes qui veulent effacer les frontières : les hallucinés suprêmes et les obsédés du fric. Les premiers pour que la vraie religion se répande (la chrétienté ne prisait pas les frontières, les islamistes ne les apprécient pas du tout) ; les seconds, hérauts des multinationales et des bourses, parce qu’ils considèrent la loi comme un obstacle.

Vous oubliez l’internationalisme…

Excusez-moi, mais Jaurès l'a dit une fois pour toute : un peu d’internationalisme écarte de la patrie tandis que beaucoup y ramène… Alors tâchons de nous délivrer du manichéisme. Il y a un usage de droite et de gauche de la frontière, qui souvent se mêlent et que nous devons tenter de démêler, en faisaint œuvre de discernement. L'intelligence des choses n'est pas électorale.

Mais les idées sont annexées avec des mots piégés, tel “sans-frontièriste ou “droit-de-l’hommiste”, que vous employez et qui nous viennent de la droite extrême. Et c’est à partir de là que la rhétorique Gaino-Sarkozy embraye, pour prôner une clôture au cœur de la nation…

L’enjeu politique de la frontière, c’est la politique elle-même. Il n’y a pas de frontière naturelle – même si l’abbé Grégoire en tenait pour un ordre de la nature se substituant à celui de Dieu, qui protégerait la France tout en contenant l’expansion révolutionnaire (c’était dans son rapport sur l’incorporation de la Savoie à la France en novembre 1792).

Ce qui m’a gêné, dans cette citation de Sarkozy, c’est effectivement l’idée implicite, propre à l’extrême droite, qu’il y a des frontières entre les Français dits de souche et ceux d’autres origines. Or pour un républicain, l’idée de nation est là pour abolir une telleexclusion: notre frontière est territoriale et le droit du sol doit effacer les droits barbares du sang.

Vous remarquerez toutefois que cela n’a pas été dit explicitement dans le texte d’Henri Guaino, mais le sous-texte permettrait de se réfèrer, de biais, aux visions du Front national. Je martèle donc qu’il peut y avoir des frontières dans la société civile, mais pas dans la société civique : il existe des fractures entre les riches et les pauvres, mais quand vous franchissez le seuil d’une école laïque et publique, il n’y a plus de différences ; d’où le refus des signes identitaires.

Nous ne pouvons détruire une frontière que si nous en établissons une autre. Nous avons donc une frontière géographique pour supprimer les frontières religieuses, sociétales, voire économiques autant que possible dans certaines enceintes (salle d’audience d’un palais de justice, salle de classe d’une école...).


La droite française a toujours eu du mal à accepter cette démarcation entre le civique et le civil.
 Voire entre le public et le privé dans la conduite des individus, comme l’illustra, au premier chef, le président Sarkozy.

L'inversion du gaullisme, son devenir dans son contraire

Du coup, cette droite renoue-t-elle avec ses ornières extrémistes de l’avant-guerre, alors que Charles de Gaulle l’avait convertie à une République ayant tiré les leçons de la barbarie nazie ?

Pour moi, le clivage c’est la Milice, les corps armés, la violence physique : contourner les institutions de l’État par des voies de fait. Voilà ce qui définit, à mes yeux, la droite extrême et donc fasciste.

La République n’est qu’un idéal régulateur, une asymptote, comme les droits de l’homme et du citoyens : c’est une application sans fin, un effort de volonté, d’abstraction, qui consiste à réprimer l’instinct, à juguler l’animal en nous. Tout en progressant, l’idée de République a toujours cohabité avec des faits épouvantables, ne serait-ce que le statut des indigènes en Algérie durant la colonisation.

En quoi Sarkozy a-t-il marqué une rupture ?

Il faudra un jour réfléchir sur l’inversion du gaullisme, sur son devenir dans son contraire : on a vu le même cul par-dessus tête avec le communisme. Destin tragique des doctrines… Henri Guaino s’est évertué à transposer des idées justes dans une pratique injuste.

Avez-vous lu son discours de Toulouse ?

Non, pourquoi voulez-vous me faire lire du Sarkozy, sinon par sadisme ? J’ai tant d’autres choses à lire, qui n’ont rien à voir avec l’actualité politique...

Revenons pourtant à ce texte du 29 avril.

Pour que je m’indigne ?!

Non, pour comprendre comment, d’une multitude d’indices contradictoires miroitant dans le discours, émerge un signal au Front national. On peut constater (lire sous l’onglet “Prolonger”) ce glissement du « nous croyons à l’ouverture aux autres » à « en ouvrant, on a finalement nourri des craintes, créé des tensions et suscité des crispations »

Vous mettez le doigt sur un hybride Buisson-Guaino. Un hybride, c’est un mulet, qui lui-même n’engendre rien. Cela n’a d'ailleurs rien donné de très positif, sinon un inquiétant 48 % au second tour.

Cela dit, voulez-vous me forcer à défendre ou accuser la porte ? Soit vous la claquez au nez, soit vous l’ouvrez en signe d’invite.Celui qui la manie est le seul responsable. La porte permet qu’il puisse y avoir des hôtes et non pas des intrus, donc des ennemis.

Êtes-vous contre les écoles ouvertes, hors les murs ?

Assurément. Je tiens à ce que les écoles aient un portail. Je tiens à ce qu’il y ait des rituels de passage, quand on acquiert la nationalité française ou quand on atteint l’âge de voter. J’aime que l’on ritualise le passage de la vie à la mort et je constate que sans rituel républicain, tout se termine très vite à Notre-Dame de Paris… Il m’apparaît nocif que la République ait échoué à trouver des rituels alternatifs aux rituels religieux. Je pense donc qu’il faut solenniser des seuils, dans le temps comme dans l’espace. Il faut “re-ritualiser” la vie. Comme disait Sartre : « Les cérémonies, ça empêche de s’entretuer. » Je ne sais si c’est de gauche ou de droite, mais c'est une réalité…

 

Penser à droite, selon Emmanuel Terray, c’est se fixer à un réel essentialisé, immuable, établi ; alors que la gauche tente d’ouvrir vers un possible à inventer. Qu’en pensez-vous ?

 

Ce n’est pas adorer le réel que de chercher à en rendre raison. L’éthique de gauche, c’est une volonté farouche mais contrôlée d’inadaptation à la force des choses. J’ai bien dit contrôlée. Résistons à la force des choses, mais pour que notre résistance entre dans les faits, faisons la part des choses.

Ne soyons pas révolutionnaristes, tel Alain Badiou, l’ami des idées platoniciennes qui jamais ne participera aux élections tant elles sont dégradantes. Soyons des possibilistes de la révolution. En ce sens, je reproche à une certaine gauche verbeuse ou morale de ne pas affronter quelques phénomènes contemporains : la résurgence un peu partout du religieux, la création continue de sacralité, l’extraordinaire divisibilité des ensembles fédéraux qui se morcellent sous nos yeux…

Il ne faut pas s’incliner devant la montée des intégrismes et des séparatismes, mais il n’est pas interdit de les penser. Je tâche de forger des clefs pour en comprendre la terrible insistance. Et je ne suis pas convaincu par les discours, très “scout toujours”, des tenants de la fraternité universelle, de la gouvernance mondiale et du village global, avec leurs mots sympathiques et creux.

Je prends à bras-le-corps un monde qui n’est pas celui dont j’avais rêvé voilà cinquante ans. Si on m’avait dit quand j'avais 20 ans que les Frères musulmans succéderaient à Nasser, que saint Serge reviendrait après Lénine, que Confucius triompherait de Mao, que les États-Unis d’Amérique, à la pointe des progrès techniques et scientifiques, verraient les neuf dixièmes de leurs citoyens croire encore et toujours en un dieu unique et personnel, j’aurais été aussi fâché qu’incrédule. Mais tel est le fait. Alors j’essaie de rendre raison de ce processus qui ne répond pas à mes désirs.

Et je ne peux croire à une gauche faisant l’impasse sur cela. Ce qui revient à être hypocrite, en disant, par exemple, « je suis pour deux États » (Israël et la Palestine) sans regarder la carte. J’ai montré la carte à des hommes de gauche, qui m’ont assuré que j’avais raison mais qu’il fallait continuer à réclamer deux États ; sans voir qu’il y a chaque jour, avec le colonisation qui galope, moins de place pour une telle occurrence, vu ce qu’Israël accomplit pour rendre impossible la constitution d’une autre entité. Si bien que ces hommes de gauche se rallient à la loi du plus fort, au nom de belles phrases : « Laissons-les négocier entre eux. » Voilà des néo-conservateurs, en définitive, qui ne lèvent pas le petit doigt contre tout ce que fait le fort pour anéantir le faible, en ne lui laissant aucun territoire. Je suis pour le droit du sol et non pour le droit du sang…


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Published by M.Bouvard
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